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Qu'est-ce que la praxéologie ?

Posté par alpheccar le11 Fév 2005 à 22:31 CEST

Il y a deux façons de faire de l'économie : comme on fait des maths ou comme on fait de la physique. Initialement, les fondateurs de l'économie s'étaient orientés vers l'approche mathématique. Mais, au cours de la seconde moitié du XIXème siècle puis au XXème siècle, voyant les extraordinaires succès de la physique, les économistes se sont presque tous mis à vouloir faire de l'économie comme on fait de la physique. Tous ? Non, sauf une poignée d'irréductibles appartenant à ce que l'on nomme "l'école autrichienne". Les irréductibles avaient raison.

En effet, les méthodes employées en physique ne sont pas du tout adaptées à l'économie. Comment procède un physicien ?

  • D'abord, il observe et pas seulement avec ses sens. Il lui faut des mesures précises et quantitatives.
  • Ensuite, il cherche des régularités dans les mesures. Une fois ces régularités trouvées, il va tenter de les décrire. C'est la phase de modélisation qui ne se limite pas à écrire des équations mais qui demande souvent le développement de concepts mathématiques complexes.
  • Viennent ensuite deux points clefs. Le physicien suppose que la régularité sera aussi observée dans le futur. En effet, une théorie scientifique doit avoir un caractère prédictif.
  • Le physicien doit avoir un moyen de vérifier si son hypothèse tient. Il doit donc être en mesure d'imaginer une expérience lui permettant de vérifier que la régularité n'est plus observée. Autrement dit, la théorie doit être falsifiable.
  • Si, la régularité est observée une fois de plus, alors cela augmente la plausibilité (au sens bayésien) qu'elle soit encore observée le lendemain. C'est le caractère inductif de la théorie. On ne montre pas que la régularité doit toujours être observée mais seulement que il est extrêmement plausible qu'elle continue à être observée.

Malheureusement, en économie, aucun des points 1 à 4 n'est applicable sans très grandes difficultés.

Reprenons donc ces points un-à-un et voyons ce qui ne va pas:

1 - Observation:

Avoir des observations précises de l'activité économique suppose d'observer les échanges entre les gens. Donc, cette information ne peut être obtenue sans mettre en place une société véritablement dictatoriale où le moindre de vos gestes est enregistré. Dans une société libre, toute tentative d'avoir une vision globale de l'économie est vouée à l'échec car elle ne prendra jamais en compte qu'une toute petite partie de l'information existante qui elle est disponible localement pour les différents acteurs de l'économie.

Mesurer suppose que l'on a quelque chose à mesurer. Or des concepts aussi importants pour l'économie que la notion de valeur sont non quantifiables car subjectifs. Et dans ce cas, toute tentative pour utiliser une approche similaire à celle de la physique est incorrecte dès le départ.

2 - Régularité:

Pour observer une régularité, il faut qu'il y en ait. Or, ce qui caractérise l'humain c'est son libre-arbitre. Un humain placé deux fois dans les mêmes conditions pourra aboutir à des conclusions totalement différentes car ses conclusions ne dépendent pas uniquement de l'extérieur mais aussi de son état mental. Et même si certains intellectuels tentent de remettre en doute l'existence du libre-arbitre, il y a un point qu'ils ne peuvent pas remettre en cause : notre totale inaptitude à prévoir les actions de tout être humain qui, dans les faits, se comporte réellement comme s'il avait un libre-arbitre. Peut-être n'en a-t-il pas pour un hypothétique Dieu (pour ceux qui pensent qu'il y en a un) mais cela ne nous concerne pas. L'Homme a bien un libre-arbitre par rapport à l'Homme.

3 - Prédiction:

Supposons néanmoins, que notre économiste a réussi à passer les étapes 1 et 2. Il a maintenant une belle équation et un beau framework mathématique où elle prend son sens. Il suppose que cette équation sera aussi valable dans le futur (ce qu'il devra pouvoir vérifier mais c'est le point suivant). Mais même si c'est vrai, cela ne sert à rien ! En effet, nous avons vu que, déjà, l'individu est totalement imprévisible donc il est probable que son équation soit stochastique. Mais, soyons optimistes, supposons que c'est une belle équation, bien déterministe, parfaitement connue et simple. Malheureusement, il y a toutes les chances qu'elle soit chaotique ! Pour ceux qui ne sauraient pas ce que cela veut dire, et je demande aux experts de me pardonner pour les simplification abusives mais nécessaires pour faire passer l'idée: ça veut dire qu'il y a un horizon des événements. Même si vous connaissez parfaitement votre équation ; même si elle est déterministe ; même si vous pouvez avoir la puissance de calcul que vous voulez et même si vous pouvez obtenir des mesures avec une précision aussi grande que vous voulez, il y a une limite de temps au delà de laquelle vous ne pouvez rien prédire ! Si cette limite est de l'ordre d'une semaine cela signifie que vous n'aurez aucun moyen de prévoir ce qui se passe au-delà. C'est ce qui se passe avec la météo où il est probable que la limite est de l'ordre de un mois (on en est très loin). Pour l'économie je serais tenté de dire, sans pouvoir le prouver, que la limite est beaucoup plus basse. En effet, dans un gramme d'air, on a de l'ordre de 10^24 molécules. Or, en économie on traite de populations qui se comptent plutôt en millions. On ne bénéficie par de l'effet de lissage statistique et les fluctuations sont beaucoup plus grandes. D'où la grande difficulté pour transposer en économie les outils de la thermodynamique et de la physique statistique. Cette approche, qui se nomme éconophysique, est très intéressante mais n'a pour l'instant pas donné de résultats applicables et utiles dans la vie réelle.

Autrement dit, même si on arrivait à créer un modèle, il est peu vraisemblable qu'il soit prédictif. Donc, comment justifier toute intervention Etatique quand vous n'êtes pas en mesure de prévoir ce que cela va donner ?

4 - Vérification:

En physique, on peut faire des expériences en environnement contrôlé où seules les variables qui nous intéressent peuvent varier et varier de la façon voulue. En économie, comment faites-vous ? Vous isolez un million d'individus et créez une société artificielle pour justifier vôtre pseudo-théorie ?

Conclusion :

les méthodes de la physique ne sont pas utilisables en économie. Alors comment faire ? Qu'est-ce que l'approche mathématique ? C'est une construction axiomatico-déductive où l'on dérive des théorème économiques - loi de l'offre et de la demande par exemple - à partir d'axiomes et de façon totalement déductive. Oui mais, comment faire le lien entre cette construction purement formelle et la réalité ?

Il y a en fait deux questions : comment justifier l'utilisation de la logique et comment justifier les axiomes ? Pour la logique, la justification est l'existence d'une réalité qui est non contradictoire. Pour les axiomes, et c'est ce qui est fort : ils n'ont pas à être justifiés ! Votre seule existence suffit ! En effet, si je posais comme axiome, par exemple, que l'Homme est un être de choix. Alors, pour tenter de me prouver que c'est faux, vous auriez à faire un choix : le choix de me prouver que c'est faux ou pas. Donc, toute tentative pour démontrer que l'axiome est faux serait inconsistante. Cette science qui part d'axiomes dont la véracité est liée à la nature et l'existence de l'Homme et qui en déduit toutes les conséquences logiques se nomme Praxéologie. La Praxéologie ne cherche pas à expliquer pourquoi on fait certains choix plutôt que d'autres : c'est de rôle de la psychologie, des science cognitives etc... La praxéologie ne cherche par à savoir quels choix devraient être faits : c'est le domaine de l'éthique. La Praxéologie se contente de déduire les conséquences formelles du seul fait que nous avons à faire des choix.

On peut dire que c'est une logique du choix. Par exemple, la loi de l'offre et de la demande est un théorème. Ce théorème ne doit pas être vu comme une prédiction au sens physique du terme mais comme une contrainte logique - approche mathématique. Lorsqu'il dit que, si les prix augmentent la demande va baisser (toutes choses étant égales par ailleurs) il ne fait qu'affirmer une contrainte : la demande ne peut pas augmenter.

Ce n'est donc pas une prédiction dans le temps, ni une prédiction quantitative mais une contrainte logique.

La Praxéologie nous permet donc de savoir ce qui est possible, ce qui est impossible. Elle nous évite de prendre nos désirs pour la réalité ce qui est malheureusement une pratique courante parmi les membres de l'autre école.

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Commentaires

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Je ne peux malheureusement pas te définir la notion d’action

Posté par alpheccar le16 Aoû 2004 à12:22 CEST

Je ne peux malheureusement pas te définir la notion d’action ici ou alors je vais devoir me contenter d’une définition simpliste et cela n’aidera pas ta compréhension.

Je te conseille de jeter un oeil à cette page que je viens de découvrir en cherchant un article simple qui pourrait t’éclairer.

Le livre “Man, Economy and State” a un chapitre entier consacré à la notion d’action.

Pour les aspects plus philosophiques, tu devras te référer à d’autres livres.

A ma connaissance, ils n’y a pas d’autres axiomes s’autojustifiant.

Merci pour tes precisions

Posté par Moon Man le16 Aoû 2004 à11:25 CEST

Merci pour tes precisions. J’ai encore d’autres questions :

  • Quelle est la definition de l’ “action", en praxeologie ?
  • Y a-t-il encore beaucoup d’autres axiomes ? Et s’autojustifient-ils de la meme facon ?

En fait pour l’école autrichienne l’impossibilité

Posté par Bastiat le14 Aoû 2004 à23:54 CEST

En fait pour l’école autrichienne l’impossibilité de quantification est du point de vue macro-économique puisque l’intervention de l’État sape la fonction d’orientation des prix et interfère avec la concrétisation dans le temps de l’efficacité dans l’affectation des ressources

Dans un système capitalisme la micro-économie de l’École autrichienne parle de quantification optimale...

Dans le cas des bananes donné par Pentium.La banane étant un produit élastique,une hausse marquée serait une mauvaise stratégie économique car la hausse du prix augmenterait certe le profit sur l’unité de banane,mais une dimunition aussi réel sur le volume total...Le producteur se retrouverait alors avec plusieurs unitées non-vendues.La hausse du prix de la banane devient stratégique seulement si il y a une augmention réel de la valeur marginale de l’unité de banane du point de vue du vendeur e.g= une dimunition de la récolte...

Excellent article

Posté par Mickaël Mithra le13 Aoû 2004 à02:41 CEST

Excellent article, l’un des meilleurs à ma connaissance sur le sujet. Bravo et bonne continuation.

Je n’ai pas dit que l’existence de l’Homme

Posté par alpheccar le11 Aoû 2004 à20:10 CEST

Je n’ai pas dit que l’existence de l’Homme suffit à justifier n’importe quel axiome sinon on pourrait justifier une assertion et son contraire ce qui serait problématique.

J’ai dit que certaines assertions bien spécifiques peuvent être justifiées de cette façon et la praxéologie se fonde sur un sous-ensemble de ces assertions.

Ensuite, il s’agit d’un raisonnement par l’absurde. Si pour prouver que l’assertion A est fausse tu dois supposer qu’elle est vraie (en raison de ton existence en tant qu’être humain) alors ta preuve est inconsistante et le corollaire c’est que l’hypothèse de départ était fausse.

Meme en ce qui concerne l’axiome “L’Homme est un etre de choix", mon existence prouve au mieux qu’il existe au moins un homme capable de faire un choix.

Cela ne le prouve même pas vu que tu seras confronté au problème du déterminisme car tu pourrais avoir l’impression de faire un choix tout en étant totalement déterminé.

Mais heureusement, la praxéologie ne cherche pas vraiment à savoir si tu fais réellement des choix. Elle ne se préoccupe pas de ce que nous avons dans la tête et pourquoi nous agissons comme nous le faisons. Elle se contente d’observer que tout se passe comme si nous faisions des choix et en déduit toutes les conséquences formelles.

Pour lever toute confusion, il aurait fallu que je définisse le mot “choix". En fait, en praxéologie on parle d’action. C’est la science de l’action Humaine. Ce mot “action” ayant un sens bien précis et différent de celui de tous les jours. L’utilisation du mot “choix” était un raccourci pour faire passer l’idée de la démarche.

Je finirai en posant la question suivante : A supposer qu’il existe des être humains qui ne sont pas capables de faire des choix et sont totalement déterminés, font-ils parti du domaine d’étude de l’économie ?

Salut alpheccar

Posté par Moon Man le11 Aoû 2004 à01:47 CEST

Salut alpheccar. Je n’ai pas tres bien compris ton petit passage sur les axiomes. Je ne vois pas en quoi l’existence de son auteur ou d’un lecteur suffise a justifier n’importe quel axiome. Meme en ce qui concerne l’axiome “L’Homme est un etre de choix", mon existence prouve au mieux qu’il existe au moins un homme capable de faire un choix.

Merci de m’eclairer la-dessus. A part ca, je trouve que ton blog promet d’etre tres interessant.

Pentium, je te remercie pour ces commentaires détaillés.

Posté par alpheccar le10 Aoû 2004 à11:10 CEST

Pentium, je te remercie pour ces commentaires détaillés. L’économie est un domaine auquel je ne m’intéresse que depuis peu et j’ai encore beaucoup apprendre. Voici mes réponses à tes points:

2) Le terme stochastique est un terme technique avec une signification précise et je n’aurais pas dû l’utiliser. Je voulais simplement dire qu’il n’y a pas de régularité. Je suis d’accord lorsque tu dis qu’un phénomène stochastique n’est pas totalement imprévisible et de toute façon le hasard absolu n’existe pas.

3) S’il y a quantification, il y a redondance. Ce que je veux dire par là c’est que plusieurs quantifications peuvent être équivalentes pour un individu donné et correspondre à la même échelle de valeur. Donc, la quantification est un intermédiaire utile mais pas fondamental. Mais, j’avoue que je ne comprends pas tout dans ta réponse numéro 3 (mes lacunes en économie) et il faudra que je la relise plusieurs fois

4) Bien vu ! Coquille corrigée.

5) Pour les autrichiens, plusieurs effets peuvent se superposer. Ainsi, on peut en effet avoir une demande qui croît avec le prix sans avoir de contradiction logique. C’est un point que je ne comprends pas encore bien dans leur approche. En termes mathématiques, je dirais que la théorie est linéaire et que des effets différents peuvent se superposer. Il faudra probablement que je lise le fameux livre de Rothbard pour comprendre comment fonctionne cette superposition et comment elle s’insère dans la structure logique de la théorie. Je crois que cela devra faire l’objet d’un autre message sur mon blog.

Félicitations pour ta présentation

Posté par Pentium le10 Aoû 2004 à09:50 CEST

Félicitations pour ta présentation. Quelques remarques :

1)Tu as bien fait d’expliquer que le libre arbitre n’est pas une position métaphysique, ce n’est qu’une hypothèse d’ordre méthologique (tout se passe comme si...)

2) Un processus stochastique est une famille de variables aléatoires indexée par le temps. Un phénomène décrit par une équation stochastique n’est pas totalement imprévisible, contrairement à ce que tu affirme. En revanche, un économiste autrichien dirait que la forme même de l’équation est succeptible de changer n’importe quand. On a ici une incertitude non probabilisable. Le recours à la repréentation mathématique a des fins prospectives est donc inutile, voire nuisible.

3) La théorie subjective de la valeur n’interdit pas la quantification, notamment en termes monétaires. Mais la mesure est un acte individuel. Par exemple, pour calculer la valeur d’un bien capital, l’individu actualise les flux de liquidité qu’il anticipe pour le futur. On a donc bien une évaluation quantifiée. Mais ces flux futurs sont calculés sur la base de prix anticipés, et le taux d’actualisation est une variable psychologique. L’évaluation d’un même bien différera donc d’un individu à l’autre. Mais la quantification est possible.

4) Il y a une coquille : ce n’est pas “la demande ne peut pas baisser” mais : “la demande ne peut que baisser".

5) Personnellement, je ne suis pas du tout convaincu de la nécessité logique de “la loi de l’offre et de la demande". Le cas que tu présentes est analysé toutes choses égales par ailleurs. Mais si l’on relâche cette hypothèse, on peut théoriquement avoir une demande qui croît avec le prix. Par exemple, si le prix de la banane augmente, on a trois effets contradictoires. L’effet substitution, voudrait que l’on substitue d’autres biens à la banane. Ensuite, un premier effet revenu pousse la demande de banane à la baisse car le revenu réel (revenu nominal déflaté) des consommateurs a baissé en raison de la hausse du prix de la banane. Jusqu’ici, pas de problème. Mais on peut observer un autre effet revenu : les revenus des producteurs de bananes augmentent, ce qui pousse à la hausse leurs demandes pour tous les biens, dont la banane. En théorie, cet effet peut surcompenser les deux autres, et la demande peut croître avec le prix. Cela peut sembler invraisemblable, mais sur certains marchés comme celui du travail ou celui des actions, les effets revenus sont puissants... Donc je ne crois pas que “la loi de l’offre et de la demande” soit une nécessité logique comme l’affirment les autrichiens. C’est un jugement, ce qui est très différent.

Il y aura d'autres messages sur ce sujet

Posté par alpheccar le09 Aoû 2004 à21:18 CEST

Il y aura d’autres messages sur ce sujet. Je préfère en faire plusieurs petits qu’un seul gros. En tout cas : merci pour les encouragements.

Bravo

Posté par Constantin H le09 Aoû 2004 à10:05 CEST

Bravo. La démonstration de l’impossibilité de traiter l’économie à la manière de la physique est simple et efficace. J’aurais cependant aimé que vous vous étendiez plus longtemps sur la praxéologie proprement dite.